Entre lumière et obscurité, le retour du gothique
Il n’y a pas longtemps une cliente m’a confié qu’elle trouvait certaines de mes cartes « un peu trop macabres ».
Aucune surprise pour être honnête ! Avec des illustrations en noir profond et des squelettes à l’intérieur, macabre peut clairement être un adjectif qui fonctionne !
Comme elle cherchait quelque chose de beaucoup plus doux et lumineux pour son projet, sa remarque était complètement justifiée - puisque c’est précisément ce qu’elle ne voulait pas.
Mais son commentaire m’a fait réfléchir…
Quel rapport avons-nous aujourd’hui au macabre ?
Pourquoi ce qui touche à la mort ou à l’obscurité ne conviendrait-il pas aux codes du funéraire justement ?
Travailler avec des motifs sombres ou macabres n’a jamais été, pour moi, quelque chose de morbide.
C’est au contraire une manière d’être vrai, un retour à l’essentiel. Comme un Memento Mori, ces cartes rappellent simplement que la vie et la mort cohabitent dans chaque trait, chaque symbole, chaque fragment de matière.
Ce n’est pas un refus de la lumière, mais une autre façon de la célébrer.
Le retour du gothique dans le design contemporain
Le magazine It’s Nice That en parle d’ailleurs particulièrement bien dans son article Gothic Resurrection – The Thing That Wouldn’t Die, qui analyse cette fascination renouvelée pour l’esthétique gothique dans le design et l’illustration contemporaine.
“What we call gothic has always been a moving target, but one thing stays constant: finding beauty in what’s meant to frighten.”
Trad: Ce que nous appelons « gothique » n’a jamais été une forme figée, mais la recherche reste toujours la même : celle de trouver de la beauté dans ce qui dérange et fait peur.
Plus que de la nostalgie ou une tendance marketing, cette esthétique prend depuis quelques temps une place à part entière dans notre champ visuel. Des typographies médiévales aux symboles mystiques, des palettes sombres aux compositions inspirées des reliques religieuses, le « gothique » revient comme un langage de résistance - une manière de rendre visibles les sujets que notre société préfère taire.
“The goal isn’t a permanent gothic identity but experimentation that explores imperfections – darkness as a formal strategy to make uncomfortable truths easier to confront.”
Trad: L’objectif n’est pas d’adopter une identité gothique figée, mais d’expérimenter avec l’imperfection : faire de l’obscurité une stratégie pour affronter les vérités inconfortables.
Dans un monde saturé d’images lisses et uniformes, cette approche redonne de la texture, du trouble et du sacré à notre quotidien. Elle parle d’humanité, de spiritualité, d’ambivalence - et sans doute aussi d’un besoin urgent de réenchanter nos regards.
“Using darkness to confront what culture can’t say directly.”
trad : Utiliser l’obscurité pour affronter ce que la culture ne sait plus dire.
En réhabilitant des formes longtemps jugées trop sombres, le design leur redonne une place juste, presque réparatrice - réconciliatrice. Parce que finalement, interroger le macabre, c’est aussi célébrer la vie.
“When times are dark, art that reflects that darkness can be deeply comforting.”
trad: Quand les temps sont sombres, l’art qui reflète cette obscurité peut devenir profondément réconfortant.
Embracing the beauty of our brief mortality — accueillir la beauté de notre mortalité éphémère — c’est peut-être cela, le sens du gothique aujourd’hui : reconnaître que c’est dans l’obscurité que naît la lumière.
Le macabre ne serait donc ni une provocation, ni un goût du sinistre, mais une manière d’habiter le monde avec conscience - d’y laisser entrer la mémoire, la mélancolie et la part d’ombre qui rend tout plus vrai.
S’inspirer du passé, interroger le présent, inspirer le futur
Et c’est exactement ce que je cherche à faire dans mon travail.
M’inspirer du passé — de ces symboles oubliés, des gestes anciens, des artefacts sacrés.
Interroger le présent — nos façons d’honorer, de transmettre, d’exprimer l’émotion.
Pour mieux inspirer le futur — en redonnant à l’image sa dimension rituelle, sensible et vivante.
Je crois profondément que la poésie et le sombre ne s’opposent pas. L’un donne du sens à l’autre. La poésie rend l’obscurité habitable tandis que le sombre donne du corps à la beauté. C’est dans cette tension — entre douceur et gravité, entre fragilité et permanence — que le design retrouve sa fonction première : celle d’habiter le monde, avec sincérité.
“Gothic doesn’t exhaust itself. It moves toward the dark corners where discomfort still exists.”
Trad: Le gothique ne s’épuise jamais. Il avance vers les zones d’ombre, là où subsiste encore un peu d’inconfort.
C’est là l’une des forces du design poétique : pouvoir rendre le trouble habitable.
Transformer l’inconfort en douceur. Créer pour apaiser, sans effacer.
Approcher le malaise sans le fuir mais au contraire , le regarder jusqu’à ce qu’il devienne beauté. Pour enfin trouver dans l’ombre, non pas la peur, mais une forme inattendue de réconfort.